Dissident


Sur sa plateforme de streaming habituelle, User 04588930X8 écoute de la musique. Ecouter n’est peut-être pas le terme exact. Il l’entend. Il la consomme. L’âme un peu ailleurs, robot de chair et d’os, noyé dans un système de masse où l’individu n’est plus qu’une unité économique, il avale machinalement ce qu’un algorithme anonyme considère comme étant ses goûts et ses désirs. Il n’est qu’un spectateur, il n’a de prise sur rien, il tourne en rond : c’est ce que la machine a prévu pour lui. Puis User 04588930X8 reçoit un message. Son objet ? "Rejoins-nous !" User n°04588930 clique. Le premier lien est le clip de Brothers de Dissident. User n°04588930 le sent immédiatement, ça picote dans le bidon, ça le chatouille dans les neurones : quelque chose commence à changer. Son esprit est happé par cet univers visuel étrange et attirant. Ses yeux sont rivés à l’écran, fascinés par ce chassé- croisé maboul et drôle entre des aliens tatoués, des jeux d’arcade, des mouvements tarés sur des dancefloors, des décapotables rutilantes et un barman borgne, entre des élégances et de la furie. Son corps est secoué par ce son exutoire et fédérateur, plein de rage et d’élégance, de morgue, de force

et de liberté, d’électricités défibrillatrices et d’électronique hédoniste, d’angles uppercutants et de rondeurs à faire danser des cadavres. User 04588930X8 est ébranlé par ce hacking de la pop culture et de ses codes, par ce maelstrom pop et rock et électro et hip-hop, par cette bacchanale sonore et graphique où les Local Natives danseraient avec Tarantino, où les Klaxons mettraient le feu aux Fleet Foxes, où Gorillaz écrirait la bande-son méchamment groove d’un Wes Anderson, où Fat White Family mettrait le feu aux lumières de néon du Drive de Nicolas Winding Refn. Un premier morceau, un premier hymne à l’énergie et le carcan dans lequel la vie, le quotidien et le système ont enfermé User 4588930X8 commence à se fendiller. Les vidéos de Space Knight et de Killers on the Block, Fight Club féroce et underground autour d’une partie de Twister ludique multicolore, ainsi que l’écoute de On the Run, tous des tubes en sons et lumières prêts à renverser les foules et à faire éclater leurs pupilles, achèveront le bouleversement : les chaînes se brisent et User 04588930X8 renaît en être humain, peut à nouveau envisager la liberté, s’extraire de son existence algorithmique, se penser en individu, se trouver un prénom, un nom et des envies propres. Puis s’inviter, s’il le désire, à la grande aventure commune qu’est Dissident.

Dissident, le groupe ? Non. Dissident n’est pas un groupe. C’est bien plus qu’un groupe : comme Gorillaz, Dissident est un univers total, cohérent et prégnant, un nouveau monde musical, visuel, vestimentaire, narratif. Mais, surtout, Dissident est tout à fait autre chose qu’un groupe. C’est un crew, une famille; pas un hasard d’ailleurs si le ravageur premier maxi des initiateurs du mouvement, enregistré en une semaine à Rennes avec leur camarade Olivier Bastoche, s’intitule Family Affair. "Dissident est une meute, une meute sans chef, qui avance ensemble. Le vrai leader est l'idée, ceux qui font la musique ne sont que des initiateurs, des déclencheurs, des mèches." Dissident est ainsi l’idée d’un modus operandi alternatif, subversif, voire révolutionnaire à dessiner entre les artistes et ceux qui les soutiennent : une perspective chamboulée, un monde sans hiérarchie où tout le monde a son mot à dire et, pourquoi pas, ses idées et moyens à apporter. "On veut former une équipe, pas juste un groupe en face d’un public. On veut que tout le monde puisse apporter sa pierre à l’édifice, que tout le monde fasse partie du crew, quel que soit son rôle et son implication. On veut quelque chose qui aille au-delà de la musique, pour que les gens puissent s'y reconnaître et y prendre part."

L’idée a germé dans les ciboulots agités de quatre garçons jouant ensemble depuis 10 ans, connaissant bien le système et ses normes rigides pour avoir déjà, sous un autre nom, publié un album et tourné un peu partout en Europe. Des jeunes gens visionnaires qui, coupés de tout au fin fond de la Corrèze pour une longue session de composition et de réflexion, ont pris le temps de prendre du recul. Pris le temps de penser à leur monde, à ces vies modernes gangrénées d’aliénations, puis de repenser le tout. De fond en comble. Le do it yourself viscéral de ces types faisant tout eux-mêmes avec leurs moyens, leurs idées et leurs potes, musique, photos, vidéos et, évidemment, label, est alors devenu l’embryon d’une idéeplus belle, plus vaste, follement ambitieuse : le do it ourselves. Dissident ? Une sorte de Factory dématérialisée, décentralisée et égalitaire. "On veut renverser les choses. Retrouver de la proximité : Internet est supposé lier tout le monde mais l'inverse s’est produit, les liens se sont distendus et l’individualisme a pris le dessus. On veut par exemple, via Internet notamment, créer des groupes de discussion locaux, un système de communication avec les gens qui suivent de près le projet, pour qu’ils puissent ensuite s'impliquer vraiment dans la vie et la création de Dissident, qu’ils proposent leurs services, leurs talents, un

hébergement, qu’on monte des coups ensemble, qu’on échange. On veut créer une dynamique dans la collaboration. Nous amuser, replacer le bonheur au centre des vies, ne pas donner d'ordre mais des outils pour le reconstruire. Montrer qu’autre chose est possible."

Et sur scène, pas question non plus pour Dissident de mettre ses pas dans la marche habituelle des choses –un groupe sur scène, un public dans la salle et, entre les deux, un mur de plexiglass froid. Le groupe travaille à intégrer chaque individu à l’événement, au déferlement des émotions, à en faire un acteur du spectacle, visuel comme sonore : les gens ne sont pas de simples métadonnées, ils sont des êtres uniques et méritent d’être traités comme tels. Le merchandising ? Ne vous attendez pas à des t-shirts génériques, imposés aux spectateurs-consommateurs comme on marque les moutons d’un cheptel pour marquer sa propriété. Les quatre garçons écument ainsi chaque dimanche les brocantes, dégotent des fripes qu’ils affectionnent sur lesquelles ils cousent eux-mêmes leur logo, pour proposer à tous, en concert, de porter ces signes uniques d’appartenance au crew, à "la meute". En somme des individus, mais liés dans un ensemble, par une idée. Le label qu’ont créé ces jeunes gens aux fortes têtes s’appelle Dissident Corp : si Dissident est un corps, c’est alors un corps modulaire, changeant, protéiforme, duquel chacun peut devenir membre. L’aventure débute : qui sait combien de membres elle mobilisera dans quelques mois.


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